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Les transplants symbolique sont nécessaires

Zoran Terzić

Transplants politiques

Veröffentlicht am 09.04.2018

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L’étrangeté est partout, mais les étrangers sont uniquement là où nous voulons bien les définir. En 1970, Robert Filou a proposé que deux monuments de guerre, en Belgique et en Hollande, soient échangés et transplantés dans leurs territoires respectifs. Confronter le public avec l’héroïsme des autres met en évidence la vanité de la guerre. Le transplant symbolique est devenu une stratégie artistique en vogue, qui a aussi une portée utopique. En 2012, Yael a mis sur pied le Mouvement de Renaissance Juive Polonaise (MdRJP), en appelant au transfert de 3.300.000 Juifs en Pologne afin de réimplanter la communauté jadis annihilée. En 2015, Christophe Büchel a transplanté une mosquée dans une église catholique désaffectée pendant la biennale de Vienne. En 2017, Manaf Halbouni a installé trois bus verticalement dans le centre de Dresde, transplantant par là symboliquement les barricades utilisées lors des conflits en Syrie. D’autres approches artistiques utilisent le transplant littéralement (pour ne rien dire des applications directement corporelles, de Stelarc à Orlan). Pensons, par exemple, à Łukasz Surowiec, qui a transplanté des arbres poussant près d’Auschwitz-Birkenau dans le site d’exposition de la biennale de Berlin.

Le transplant symbolique va au-delà d’un art simplement politique, et plonge probablement ses racines dans les échanges rituels de la préhistoire. On peut aussi bien l’instancier par les bizarres « thérapies » sexuelles des années cinquante, comme le mariage libre bourgeois, ou les pratiques échangistes. De nos jours, ces thèmes ont finit par se sédentariser dans la culture la plus populaire. Les spectacles de reality-TV nous montrent souvent deux familles invitées à échanger leurs membres pendant une semaine – l’idée étant en général que les familles choisies soient de niveau social inégal, ou d’extraction ethnique différente -. La mise en place de ce processus de confrontation vise à ce qu’on ait affaire à l’autre particulier et réel, non à l’autre général et abstrait. Sans surprise, pas mal de films grand public jouent aussi avec cette idée de transplantation sociale, notamment dans le contexte post-œdipien des années quatre-vingt : un Père qui devient fils à travers un sérum magique ou un crâne ensorcelé (Mon père c’est moi, 1987 ; Vice-versa, 1988) ; un vieil homme méditatif qui se transforme en gamin punk (Dream a little dream, 1989) ; une femme riche et handicapée qui tente d’échanger son corps avec celui d’une jeune femme, mais qui finit incarnée en Steve Martin (Solo pour deux, 1984) ; une mère de famille qui troque son corps avec celui de sa fille adolescente après avoir mangé un gâteau de riz chinois (Dans la peau de ma mère, 2003) ; un papy qui troque le sien avec celui de son petit-fils (18 Again !, 1984). Une nana au poil (2002) et Dans la peau d’une blonde (1991) introduisent l’échange de genre dans la thématique du transplant. Il y a aussi la transplantation égocentrée : un adolescent qui échange son corps avec celui d’un plus vieux lui-même (Trente ans sinon rien, 2004 ; Big, 1988) ou inversement (Dix-sept ans encore, 2009). Les films de science-fiction représentent des transplantations de corps et d’esprits par des moyens technologiques. La conscience est souvent transférée dans un autre medium ; l’esprit du personnage est téléchargé, reprogrammé à l’aide d’un code magique et derechef téléchargé dans un nouveau corps, ou sur Internet (Transcendance, 2014). Dans un de mes films favoris, L’opération diabolique de John Frankenheimer en 1966, le protagoniste d’âge moyen désire une nouvelle vie, son corps est renouvelé par une mystérieuse « entreprise », et il s’installe alors comme jeune homme dans une communauté de gens comme lui « nés une seconde fois », mais pour découvrir que son désir accompli le mène à une impasse mortelle, quasi littéralement. Il est impossible d’aller beaucoup plus loin dans le « lacanisme noir » que dans ce film. Le Get out de Jordan Peel, en 2017, introduit la transplantation de la « conscience de race » dans le genre ; une bande de blancs racistes et « libéraux » attire un jeune afro-américain dans une famille occulte, projetant de transplanter les cerveaux de leurs membres, tous au stade terminal de la maladie, dans leur hôte « physiquement supérieur ». Une autre idée fréquemment rencontrée dans la science-fiction est celle du transfert d’une conscience à une autre sans transplantation de cerveau, événement qui arrive souvent dans la série des Star Trek. A nouveau, la conscience est interprétée – ou devrions-nous dire : mésinterprétée ? – comme une espèce de système d’exploitation remplaçable, qui rend possible le déclenchement de l’expérience d’aliénation.

Nombre d’intrigues qui tournent autour de la transplantation reposent sur la douteuse croyance populaire au dualisme corps/esprit. La question sous-jacente est la suivante : comment le vieil esprit va-t-il négocier son rapport avec le nouveau corps ? Comment est-ce que l’adulte doté d’un esprit d’enfant va-t-il se comporter avec son entourage habituel ? Comment mon vieil ego transcendantal va-t-il s’en tirer avec mon nouveau moi empirique ? En quoi mon vieux moi diffère-t-il de mon nouveau moi ? [There is an ageless quality to the first-person perspective. It enables the most integral experience that exists, which is why transplants are intriguing in this realm.] Pourtant, l’éthique normative qui filigrane toutes les œuvres traitant de la transplantation, permet à chacun de ses personnages de redécouvrir sa propre existence comme une expérience valant la peine d’être vécue. Autrement dit : nous portons en nous une fin heureuse, mais n’en sommes pas conscients. Après tout, pour le dire en termes fichtéens, il est toujours bon de devenir celui que vous êtes déjà. Mais le défi post-fichtéen serait d’avoir pour but de devenir celui que vous ne serez jamais. La confrontation radicale à un impossible se fait pratique affirmative.

Tout l’imaginaire filmique et artistique du transplant symbolique obéit à une logique évidente : la confrontation immédiate avec une impossibilité, afin de la retourner en possibilité, constitue un moyen efficace de susciter la prise de conscience du public, et de changer ses attitudes et ses pratiques. Si vous suivez cette logique, vous pouvez étendre le champ des pratiques ci-dessus. En s’inspirant du projet de transplant mémorial dont nous avons parlé au début, vous pourrez aller au-delà de la seule culture des arbres, en faisant pousser des plantes comestibles ou nourrir des animaux sur le sol de Birkenau, et en y organisant des fêtes commémoratives, pendant lesquels des « plats de l’holocauste » seront servis, exposant la nature cannibale de la mémoire politique. Ou encore, plutôt que de brandir les slogans du type « plus jamais ça » à propos de la montée du fascisme, vous transplanterez le casernement de Birkenau en haut de la statue de Varus, figuration fantasmatique de l’histoire allemande, pour confronter les mythes réels aux habitations réelles. Si, ensuite, vous quittez les questions historiques pour les problèmes environnementaux, vous pourrez déclencher une prise de conscience générale en transplantant l’Arc de Triomphe (ou quelque autre monument national de votre choix) au pôle nord, et laisser les climatologues déterminer si la glace va fondre et faire sombrer l’immeuble dans la mer. Ce serait un moyen efficace de rendre la fierté nationale utile à l’humanité. Et pourquoi s’arrêter aux objets trouvés? Pourquoi ne pas échanger les places de nos dirigeants politiques ? Pourquoi ne pas transplanter des cimetières ? Nous aurions des présidents « au pair » et des programmes d’échanges nécro-populistes – ce qui pourrait constituer un pas vers l’aptitude à ressentir de la confiance ou de la compassion envers des étrangers absolus -. Et ainsi de suite : des cimetières mobiles, qui transporteraient des morts dans des trains commémoratifs à travers le pays, ou seraient lancés dans l’espace pour être mis en orbite autour de la terre. Les défunts sont le « groupe ethnique » majoritaire, et la mort, la forme la plus radicale de l’exclusion, à quoi nous devons nous confronter comme telle. Echangeons les drapeaux nationaux ou les noms de pays, troquons le territoire saxon contre le territoire israélien, qui font tous les deux près de 20.000 kilomètres carrés. Les Saxons pourraient ériger un Etat ethniquement pur au Moyen-Orient, et la chose serait peut-être favorablement accueillie par certains de ses voisins. Le « transplantisme » n’est pas aussi de fiction politique ni tiré par les cheveux qu’il ne semble de prime abord : les consultants en affaires systémiques ont recours à des techniques de transplantations et de permutations, pour faire aux chefs d’entreprise rejouer les rôles de leurs employés, et vice-versa. Pensez aussi aux moments où vous songez à transplanter vos pensées à l’intérieur d’une autre personne : ce qu’on appelle communément « vouloir convaincre quelqu’un ».

Les transplants symboliques, en alimentant l’imagination, élargissent les possibilités de se confronter aux autres, aux groupes, aux hiérarchies, ou encore aux contrefactualités politiques. Et si votre ville était aujourd’hui dans une zone de guerre ? Et si vous deveniez un fasciste demain ? Quel aurait été votre rôle dans les tyrannies du passé, si vous aviez été né assez tôt pour vivre sous leur régime ? Et si pouviez être chassé de votre maison à tout moment ? Les confrontations politiques, comme les contrefactualités, sont souvent basées sur une angoisse métaphysique : que se passerait-il si vous étiez directement confronté aux conséquences de vos actes (« instant karma » ) ? Si, comme dans la nouvelle de Dostoïevski Le double, votre place était prise par un rival dvoynik ? Si votre image n’était plus réfléchie par le miroir social (Andy Warhol rêvait de disparaître sans mourir) ? Si vous commenciez à parler avec la voix d’un étranger absolu ? Si vos paroles cessaient de correspondre à vos convictions ? Si vous vous mettiez à croire en quelque chose à quoi vous ne croyiez pas vraiment auparavant ? Le transplant symbolique incarne la relation qui va de l’étrangeté générale de la vie à l’expérience concrète de l’étranger. Dans le Théorème de Pasolini (1968), l’étranger, alias Le Visiteur, joue le rôle du transfigurateur de la bourgeoisie. Il n’y est pas à sa place ; mais c’est lui qui donne un sens à la vie de chacun des membres de la famille du patron d’usine. Après qu’il soit parti, les membres de celle-ci peuvent enfin se confronter à leur propre réalité existentielle. Comme on sait, le père de famille finit nu et dépouillé de tous ses effets, dans les plaines du désert volcanique de l’Etna.

Je m’arrête là pour l’instant. L’idée de transplant est celle d’une entité prélevée de son lieu d’extraction et placée dans un autre contexte. La transplantation est un succès quand l’entité en question est « bien intégrée » dans le nouveau contexte. Voilà pourquoi l’histoire des transplants symboliques accompagne subtilement l’histoire du discours identitaire. J’ai lu un papier sur le cas d’un homme qui, après avoir subi la transplantation du cœur d’un donneur, a subitement commencé à développer des talents artistiques. Intégration n’est pas intégral de soi-même; c’est le nouveau contexte qui a changé pour toujours. En termes politiques et sociaux, il ne suffit pas de dire que les transplants symboliques sont inévitables, ou importantes. Il faut aller jusqu’à dire qu’elles sont nécessaires – tout autant que le sont les transplants organiques pour sauver des vies.

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Zoran Terzić

Zoran Terzić

geboren in Banja Luka, studierte Bildende Kunst in New York, widmete sich danach kulturtheoretischer Arbeit und wurde 2006 in Wuppertal promoviert. Er lebt als freier Autor und Pianist in Berlin.
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